ecriture
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Je suis aussi sèche qu’un os et je m’enfonce dans les sièges en osier du Delft. J’ai les yeux cernés de larmes : sous le vent, ou l’amour esseulé. Mes mains s’effritent de poussière, et à la poussière s’ajoute la poussière : mon corps s’efface dans la foule et à mesure du vent. Je suis l’os séché, et la vertèbre du temps résolu : j’écris, et je soutiens l’idée de mon corps.
Écrire
Ces jours-ci, je songe beaucoup à l’écriture. Comme un rythme qui me sauve par le territoire dessiné. Je ne pense qu’au mot et à la phrase : jamais au thème ni au récit, à peine des supports. Peur d’avoir quelque chose à raconter. Je note mots, formules, phrases. J’écris par amas. Je cherche le texte à partir de la phrase à partir de la formule à partir du mot à partir de.
Je dois rependre un article pour une publication : relecture de La Nausée à l’aune de la phénoménologie queer de Sara Ahmed. Il y a des propositions riches, du moins singulières et riches d’être singulières. Je me reconnais cette puissance. Je parle du rapport amateur au jazz de Sartre, des raisons soupçonnées qui justifient l’inversion des compositeurices et chanteuses de Some of these days, de la queerness de Roquentin et de l’autodidacte. Mais la langue y est sans finesse, de phrases évidentes et épuisées d’elles-mêmes. Article de 40 pages qu’il me faut réduire à 25. Je voudrais en abandonner la fatigue à G.C. J’y voudrais tout biffer tout réécrire. Mais je suis si fatiguée.
Je ne supporte plus l’écriture académique. Elle m’ennuie. Mais tout m’ennuie il faut dire. Joie de la dépression qui n’a jamais été aussi intense en 18 ans de maladie, peut-être 30. J’ai dû écrire sur la matérialité du langage chez Monique Wittig pour un séminaire d’ontologie : j’ai dû. L’expression nomme bien la tâche : écrire comme un devoir. J’ai écrit sur Les Onze de Pierre Michon comme lieu du monologue comme écriture impersonnelle et lieu d’expérience du neutre. Le texte est écrit comme un monologue, à l’impersonnel : l’écriture fonctionne, le texte est un souffle où les mots s’harnachent les uns aux autres, en dépit de quelques longueurs théoriques. Sens de la formule et du rythme. Sens de la proposition. J’écris sur L’art de la joie de Goliarda Sapienza, l’expérience de la sensualité comme un rapport anarchique au monde, et les liens entre bisexualité et fluidité de genre. Je l’écris comme une archive féministe d’une parole qui a manqué d’avoir lieu : travail profondément marqué par la lecture des Cénaclières, texte majeur de l’an 2026, et des autres. La dépression m’arrache à l’enthousiasme de l’écriture. J’écris une recension de Vivre une vie féministe de Sarah Ahmed. J’écris sur la schizophrénie et l’épochè. Je n’écris plus mon mémoire depuis 3 mois : les réécritures féministes de Don Quichotte prennent la poussière sous la camisole moléculaire.
J’écris un ensemble de textes où je figure des petites filles dans un elles wittigien, appuyant l’enfance comme un ensemble de techniques du corps et un espace d’accueil pour la transidentité. J’écris un texte sur l’amitié où je figure deux petites filles se découvrant : ode à mon amie. Tendresse pour elle.
J’écris beaucoup pour penser mon lien avec cette amie et repousser l’anxiété dans le texte ; je lui écrirais aussi beaucoup alors toujours anxieuse. J’écrirais aussi sur mon séjour en hôpital psychiatrique : sur celle qui dessinera des cernes sous mes yeux.